Quand j’étais enfant, la journée du 24 décembre était la plus longue de toute l’année. Levé tôt, comme mes frères et sœurs, nous dégringolions l’escalier à toute vitesse pour s’attrouper au pied de l’arbre de Noël et y tenter de deviner le contenu des emballages déjà placés par ma mère. Le parfum du sapin, les décorations qui lui donnaient une apparence féerique, les lumières qui le faisaient vivre, la présence surexcitée de mes frères et sœurs, tout, ce matin-là, donnait au temps présent une dimension qui me remplissait de joie.
Après une interminable attente, ponctuée d’une période de sommeil léger, nous partions pour la messe de minuit. J’habitais la Gaspésie, le firmament me semblait être un immense sapin de Noël aux milles feux. Le froid sec contrastait avec la douceur de la chaleur du feu de bois. La neige crissait sous nos pas pressés. Sur le chemin pour se rendre à l’église, des fenêtres joyeusement éclairées, des villageois silencieux marchant d’un pas frileux, des attelages débordants de voyageurs bien emmitouflés venus depuis les rangs éloignés, au son joyeux des grelots de circonstances, déversent leurs passagers qui se hâtent à l’intérieur de l’église chantante, pour ensuite se rendre dételer à l’écurie du père Louis.
L’église était pleine à craquer. Des gens venus d’ailleurs, des gens souriants, tous dans leurs plus beaux atours. La chorale y allait avec les cantiques qui m’envoyaient plein d’images sur des évènements survenus jadis en pays lointains. La crèche me paraissait immense en comparaison de celle sous notre sapin à la maison. J’étais toujours impressionné alors, par l’importance des moyens déployés à l’occasion de Noël pour bien marquer le caractère exceptionnel de cette fête.
Les trois messes basses confirmaient elles aussi l’aspect solennel de l’évènement. Habituellement, je dormais durant la deuxième et demeurais éveillé plus facilement durant la troisième, aidé en cela par les cantiques tous plus gais les uns que les autres et surtout par la pensée que le moment tant attendu serait bientôt là.
Pour les jeunes, la sortie de l’église ressemblait au départ d’une course contre la montre. Pas le temps d’observer les étoiles, nous étions transportés de joie. À peine engouffrés dans la maison, nous étions envahis par une bienfaisante chaleur et de doux et inhabituels arômes de cuisine. Le réveillon préparé par mes parents et ma grande sœur serait encore cette fois, digne des plus beaux Noëls. En piétinant, nous attendions impatiemment que débute la distribution des cadeaux. Quand mes parents pouvaient enfin se libérer de la cuisine, rassemblés autour du sapin, fébrilement, le cœur joyeux, nous partions à la découverte du contenu des emballages multicolores. Surprises souvent, commandes parfois, dans ce dernier cas, le magasin Eaton ne livrait pas toujours à la hauteur de mes rêves inspirés par la féerie de son catalogue de Noël. Quand on est enfant, les couleurs de Noël nous bercent le cœur. Les emballages si gaiement décorés, à eux seuls, sont aussi importants que les contenus.
Une fois les explosions de joie et de satisfaction passées, nous nous installions tous autour de la grande table à la nappe blanche garnie de gâteries qui ne faisaient leur apparition qu’en cette occasion. La bonne humeur, les taquineries et le plaisir caractérisaient cette étape de la journée. Je me souviens que ma mère était particulièrement belle et heureuse en cette soirée de Noël. Je fus toujours reconnaissant à mes parents d’avoir tenu à perpétuer la tradition des beaux Noëls en famille et d’y avoir mis autant d’amour et consenti tant d’abnégation.
Dans notre société contemporaine, trop nombreux hélas, sont les enfants qui à chaque année, échappent à la joie d’un beau Noël. Les enfants en centres d’accueil, ceux en centres correctionnels, ceux qui sont abusés, maltraités, ceux qui sont hospitalisés, peut-être même condamnés à mourir. Comment faire entrer la joie de Noël dans le cœur de ces enfants tristes ?
Pour ce Noël, je voudrais pouvoir faire connaître à un enfant au cœur brisé, la douceur de la joie des beaux Noëls d’enfant.
Pierre Henri
11 octobre 2004